Ange-Aimée… Prise 3

De William Lessard Morin

L’escalier Ange-Aimée

Un soir de mai, j’ai voulu suivre Ange-Aimée, « la Trente Sous » comme on l’appelle depuis la lointaine époque où elle changeait les pipes en monnaie. On me l’avait décrite comme une figure risible, un personnage de légende urbaine dont on se moque entre amis. Mais je voulais en quelque sorte déconstruire le mythe et la rendre concrète, plus précise à mes yeux. Je l’ai aperçue pour la première fois un dimanche, rue Saint-Joseph, devant la bibliothèque Gabrielle-Roy. Elle était assise sur un banc de béton et fumait une cigarette. Son corps rachitique était recroquevillé et elle reposait rapidement son bras droit sur sa cuisse après chaque bouffée de tabac. Il m’a fallu entendre des piétons la nommer pour savoir qu’il s’agissait d’elle. Je me suis déplacé pour pouvoir continuer à l’observer, sans toutefois qu’elle prenne conscience de ma présence. Ses cheveux étaient asséchés par la décoloration, ses yeux, grassement noircis, ses vêtements trop serrés la rendaient vulgaire, remarquablement vulgaire. Elle portait de nombreux bijoux tape-à-l’oeil et du vernis à ongles rose bonbon qui détonnaient avec son visage ridé et sa maigreur. Son teint jauni laissait deviner des années d’abus d’alcool ou de narcotiques, alors que les cernes sous ses yeux témoignaient des nombreuses nuits sans doute passées sur les trottoirs. Après avoir terminé sa cigarette, elle est restée quelques minutes sans bouger, puis elle en a allumé une autre. J’ai dû partir quelques minutes plus tard. J’étais attendu pour souper chez des amis. Vers vingt et une heures, je suis retourné chez moi en empruntant la rue Saint-Joseph. Ange-Aimée n’y était plus. Il n’y avait plus qu’un amas de mégots sur le pavé. J’ai réussi à libérer toutes mes soirées pour les deux semaines à venir. J’ignorais si j’allais pouvoir revoir Ange-Aimée, mais un désir encore flou me poussait à m’y risquer. Après tout, je n’avais rien à perdre. Au travail, pendant mes pauses, je faisais des recher-ches sur le web à son sujet. J’ai trouvé quelques photos, récentes pour la plupart, sur lesquelles j’ai reconnu cette expression indéchiffrable qu’elle affichait le dimanche précédent. Un visage à demi effacé dont on ne saurait dire s’il est triste ou indifférent. Des paupières fanées qui masquent l’éclat potentiel du regard d’autrefois. Des lèvres peintes de rouge s’affaissant aux commissures, épuisées par le temps et la cigarette. Une mâchoire relâ-chée, la peau du cou ramollie. Chaque soir, après le souper, je me rendais dans le quartier Saint-Roch. De Langelier à Saint-Dominique, je cherchais à la revoir, sans jamais y parvenir. Une fois, alors que je m’apprêtais à rentrer chez moi, j’ai entendu deux jeunes qui parlaient d’elle méchamment, mentionnant au passage qu’elle fréquentait aussi les rues de la Haute-Ville. Je leur ai demandé où ils l’avaient vue et ils m’ont répondu qu’elle se tenait aux alentours du Drague, la discothèque gaie de Québec. J’ai retrouvé ma motivation et suis monté vers Saint-Jean-Baptiste en empruntant l’immense escalier du faubourg. Elle n’y était pas ce soir-là. J’ai dû me résigner à retourner à mon appartement, rue Bagot. Avant de m’en-dormir, j’ai noté mes allées et venues de la journée dans mon carnet, façonnant à ma manière une sorte de guide des probabilités de voir Ange-Aimée à tel ou tel endroit. Jusqu’à présent, j’avais eu très peu de chance. Le lundi suivant, j’ai dû me rendre chez mon dentiste, rue Saint-Vallier. J’y suis allé à pied, en faisant un grand détour par la rue Saint-Joseph, espérant tomber sur ma dame mystérieuse. Je suis arrivé chez le dentiste sans l’avoir vue. Après le supplice habituel des seringues et des instruments de métal hétéroclites, j’ai emprunté Saint-Vallier en sens inverse, profitant de ce que je ne travaillais pas de la journée….

Le texte original est ici…

70255ac

Auteur : William Lessard Morin
Titre : L’escalier Ange-Aimée
Revue : Moebius : écritures / littérature, Numéro 138, septembre 2013, p. 82-86
URI : http://id.erudit.org/iderudit/70255ac
Tous droits réservés © Éditions Triptyque, 2013

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Ange-Aimée… Prise 2

Lise Therrien lisait toujours mon blogue Nos ancêtres. Elle avait laissé un commentaire qui m’avait amené sur un article écrit en 2016 où le nom d’Ange-Aimée était mentionné…

Merci Lise…


https://www.lechodelatuque.com/lecho-de-la-tuque/un-livre-de-photographies-sur-quebec-par-un-latuquois/

Photographe professionnel et Latuquois d’origine, Roger Côté vient de réaliser un rêve qu’il caressait depuis 12 ans : faire un livre de photographies sur la ville de Québec et ses gens entièrement en noir et blanc.

Le lancement du livre de Roger Côté, Québec… pour la vie des éditions du septentrion, a lieu à Québec ce soir, au café le Chant d’Auteuil.

M. Côté fera un lancement local mercredi prochain à 19h, à la Bibliothèque municipale. «J’ai appris la photo à La Tuque. Mon père est décédé jeune mais il était un ami de Gilles Berthiaume, confie M. Côté. J’ai commencé avec lui à faire de la photo. J’ai même déjà pris des clichés pour L’Écho de La Tuque. Je me souviens que ce n’était pas plaisant de couvrir les accidents. Ma mère vit encore à La Tuque ainsi que trois de mes sœurs. Ma famille et mes amis ont été mes premiers sujets à l’époque.»

Québec… la capitale

C’est à 40 ans que le Latuquois âgé maintenant de 59 ans qu’il a entamé sa carrière professionnelle de photographe. L’idée d’un livre de photos lui trottait dans la tête depuis 12 ans.

«Je suis un flâneur, exprime-t-il. J’aime aller dans les cafés pour jaser avec les employés et les propriétaires. Je prenais des photos des gens et j’ai commencé comme ça. Je voulais faire un livre sur les personnes de Québec que l’on connaît moins parce que ça n’avait jamais été fait.»

Parmi les photos les plus évocatrices du livre, il y a deux photos d’Ange-Aimée, une heureuse et l’autre songeuse. La femme est rachitique et nous pouvons lire son vécu sur les traits de son visage. «Cette femme est une prostituée du quartier St-Roch. Lorsque je lui ai demandé de poser pour moi parce qu’elle faisait partie de cette ville et qu’elle était quelqu’un malgré ce qu’elle fait, elle est venue avec les larmes aux yeux.»

La célèbre Francine Grimaldi a mis la main sur le volume du Latuquois lors du dernier salon du livre à Montréal. Elle a dit de M. Côté sur les ondes de la radio de Radio-Canada qu’il était un grand photographe, qui a créé un ouvrage exceptionnel.

Il y a 70% des photos qui montrent des gens de Québec, et 30% des photos dévoilent des paysages. Mais pourquoi un volume de 144 pages entièrement en noir et blanc? «Le noir et blanc ne sont pas demeurés assez longtemps selon moi. Les couleurs sont arrivées trop vite. J’ai encore une télé en noir et blanc chez moi et j’écoute des films de cette façon. C’est plus facile de rendre une photo distrayante avec de la couleur. Tandis qu’une photo en noir et blanc, tu es porté à regarder l’ensemble de la photo», conclut le Latuquois.