Une vie bien spéciale que celle de Ghislaine Laporte

Je pensais que je savais qui était la belle inconnue avec Eugène Gagnon après avoir vu les photos de Ghislaine Laporte.

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J’étais certain que c’était la fiancée d’Eugène.

On est après la guerre. J’en suis certain, car on voit les insignes sur la veste d’Eugène qui indiquent où il a servi.

Ghislaine Laporte avait la réponse. Elle l’a rencontré en 1946. Eugène a quitté l’ARC en décembre 1945 après avoir demandé le 30 novembre 1945 d’être affecté dans une unité de l’ARC.

30 novembre 1945

Il voulait rester dans l’ARC, mais faute de besoins le Département de la Défense a rejeté sa demande.

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Il ne pouvait plus revêtir son uniforme après 1945.

On a donc un autre mystère sur les bras.

Ghislaine a raconté sa vie après la mort d’Eugène. Jacques Gagnon a écrit ce deuxième texte que voici maintenant.

Une vie bien spéciale que celle de Ghislaine Laporte

Texte de Jacques GAGNON

«J’ai eu une vie bien spéciale. C’est ce que les gens de mon entourage me disent», affirme Ghislaine Laporte. Pour ne laisser planer aucun doute, elle ajoute du même souffle : «J’ai enterré cinq hommes.»

Précisons que quatre d’entre eux décédèrent dans des circonstances inhabituelles.

         Le ton est neutre. Pourtant, c’est une feuille de route plutôt exceptionnelle, du moins au Québec.

         Je réagis par une remarque pas nécessairement des plus brillantes : «Qui dit mieux?»

         Elle sourit et commence l’énumération comme si elle répondait à une question d’examen d’un professeur.

         Le numéro un est Eugène Gagnon, son fiancé, qui périt dans l’écrasement de son avion en 1947. Cette époque de sa vie est largement documentée dans un autre texte.

 

Accident de voiture

         Elle unit ensuite sa destinée à Jacques Pigeon, en 1952. Il était représentant de la distillerie Hiram Walker. Lui aussi connut une fin tragique en novembre 1961, dans un accident de voiture. Il était âgé de 42 ans.

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         Le quotidien La Tribune l’avait décrit comme un Sherbrookois bien connu. Il avait tenté de doubler une autre voiture sur la rue Sherbrooke, à Magog, et il en résulta une violente collision frontale.

         Pendant leurs fréquentations, Ghislaine lui donna comme cadeau de Noël une photo de studio d’elle-même. Elle en donna un exemplaire à sa mère qui refusa de l’exposer sur le piano. La raison : les épaules dénudées de sa fille l’avait scandalisée.

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         Ghislaine en rit aujourd’hui. «À cette époque les garçons étaient tous enfants de chœur, il fallait aller à la messe, il fallait tous se mettre à genoux le soir pour le chapelet.»

         Elle n’eut jamais d’enfants mais avec Jacques Pigeon, ils adoptèrent un fils, Jacques junior, alors qu’il était âgé de trois semaines. Aujourd’hui  âgé de 52 ans, il est commerçant à Sherbrooke.

         Jacques junior eut donc le malheur de perdre son père adoptif tôt dans la vie. Ghislaine reconnaît que ce fut une situation difficile pour lui autant que pour elle. Elle résume la situation par une phrase lourde de sens : «Père absent, fils manquant.»

 

Accident de tracteur

         Elle se remaria avec Raymond Toulouse, qui lui aussi connut un sort tragique, victime d’un accident de tracteur agricole. C’était en 1982.

         «C’était un amateur de chevaux. Il avait acheté une ferme à Saint-Étienne-de-Bolton. Nous étions séparés au moment de l’accident. Il avait refait sa vie.»

         Elle connaît cependant les circonstances de l’accident. «Il était sur son tracteur, il a culbuté, sa combinaison de travail a pris dans une roue et il s’est fait écraser.»

 

Arrêt cardiaque au Brésil

         Elle partagea par la suite la vie du docteur Horst Rosmus, un radiologiste de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul, de Sherbrooke, pendant 13 ans. Une autre relation qui se termina abruptement pendant des vacances au Brésil.

         «Nous avions des réservations pour le souper. Nous nous préparions à partir, vers 8 heures, lorsqu’il est tombé. Il est mort du cœur, subitement.»

         C’était en 1987. «Ça coupe les vacances», affirme-t-elle, comme on peut l’imaginer. Elle se trouvait loin de sa mère, selon ses dires, d’autant plus qu’elle ne parlait ni portugais, ni anglais. Elle s’adressa donc à l’ambassade du Canada, qui lui fournit un interprète.

         «Tout s’est bien passé. J’ai été très choyée. J’ai eu l’interprète pendant une semaine. Il m’a fait visiter le Brésil en attendant le jour de mon départ.»

         Sa vie auprès du médecin était particulière, car elle avait conservé son appartement et lui sa maison. «C’est effrayant ce que nous avons voyagé. Nous avons fait de beaux voyages, de grands voyages. Nous avons même déjà passé un mois et demi en Europe.»

         Le docteur Rosmus était d’origine allemande. Je lui demande donc si elle a appris un peu d’allemand?

         «Non. Quand je suis allée en Allemagne avec lui, il me disait quoi dire, comme dire merci en allemand.»

         Le docteur Rosmus avait connu une certaine notoriété en 1959. C’est lui qui s’était rendu au chevet du premier ministre Maurice Duplessis, qui avait subi une hémorragie cérébrale, dans un chalet de Schefferville. Il était alors au service de la compagnie minière Iron Ore.

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         À l’occasion du 25anniversaire de la mort de Duplessis, le radiologiste accorda une longue entrevue à La Tribune.

         Ghislaine explique que le docteur Rosmus arriva au Québec en 1952. «Un M. Lévesque l’avait installé à Blanc Sablon pour accélérer son intégration dans le milieu médical québécois. Il a pratiqué pendant plusieurs années là-bas. Il a même fondé sa famille là-bas. L’hiver il se rendait effectuer des accouchements en traîneau à chiens.»                  

 

Coup de foudre

         Un an après le décès du médecin allemand, Ghislaine connut de nouveau l’amour. En janvier 1988 elle rencontra Roger Charest, un  pompier. «Ç’a été le coup de foudre», avoue-t-elle sans détour.

Ils vécurent heureux jusqu’à son décès, en janvier 2012. Il succomba à un foudroyant cancer des ganglions. C’est d’ailleurs avec beaucoup d’émotions qu’elle parle de Roger. Lors de notre rencontre, elle venait de passer son premier Noël sans lui et elle en était visiblement affectée.

 

Une vie active

Ghislaine Laporte naquit à Sherbrooke le 9 mars 1927, l’année de la traversée historique de l’Atlantique de Charles Lindbergh. Elle a donc 85 ans.

«Mon père, Albert, était agent d’assurances. Ma mère était Blandine Bélanger. Je suis la quatrième d’une famille de dix enfants, cinq garçons et cinq filles. Il y a Roger, Yolande, Raymonde et moi. On reste sept vivants.  Maman a été élevée sur la rue Wellington, à Sherbrooke. L’édifice existe toujours.»

Elle n’eut pas toujours la vie facile, car sa mère, hospitalisée à Montréal, la retira de l’école pour qu’elle aide à la maison. «La plus jeune de mes sœurs, Huguette, m’appelait maman. C’est moi qui l’ai élevée.»

Dans les années 60, elle exploita un commerce de vente de robes. «J’allais à l’usine toutes les semaines, à Montréal. Je rapportais 15, 20 robes.»

 Son attitude lui permet sans doute de se maintenir alerte. «J’aime beaucoup le social. J’aime beaucoup les gens. Je suis ouverte à tout. Ma maison est ouverte à tout le monde. Ma porte n’est pas souvent barrée dans le jour. Quand quelqu’un arrive, je leur dis d’entrer si je ne peux pas répondre. Ils me prennent telle que je suis.»

«J’ai un bon groupe d’amies de femmes.» Colette et moi les croisâmes par hasard dans un restaurant et elles ne semblaient pas s’ennuyer, loin de là. Ce n’était pas inhabituel, car lors d’un récent échange téléphonique, elle arrivait d’un dîner avec son amie Thérèse Déziel, qui eut le bonheur de connaître son fiancé Eugène.

Jusqu’à tout récemment elle pilotait sa petite voiture, ce qui lui permettait de faire du bénévolat. L’hiver n’était pas un handicap pour elle. Lors de notre rencontre du 18 janvier dernier, elle était partie à 7h15 du matin, alors que le thermomètre indiquait -23 Celsius, afin de conduire une amie à l’hôpital.  

Une surprise l’attendait à son retour d’un dîner au restaurant, le 5 février dernier. À l’approche de son anniversaire, sa boîte aux lettres contenait son renouvellement de permis de conduire. Sans perdre de temps elle se rend dans une agence du ministère. Imaginez le choc lorsqu’on lui apprend que son permis est révoqué et non renouvelable.

Lorsque je lui parle au téléphone, le lendemain, elle me dit : «Aujourd’hui ça va. Je dois dire que je m’y attendais un peu.»

Elle n’a cependant pas l’intention de lâcher le morceau. Elle veut se rendre dans un bureau officiel du ministère. «Je veux savoir pourquoi. Je connais mon code de la route et je suis même prête à passer des tests.»

C’est une femme active dont le téléphone sonne souvent. Elle se tient au fait de l’actualité en lisant La Tribune et La Presse. Une pièce de son appartement est d’ailleurs aménagée pour la lecture et la télévision.

Elle s’intéresse également aux arts. Plusieurs reproductions de grands maîtres ornent ses murs, dont des Lemieux. Ajoutez à cela la belle musique. Lors d’une visite, elle écoutait du Brel. En plus, elle assiste régulièrement aux concerts du Metropolitan Opera de New York, qui sont retransmis dans un cinéma local. Elle avait déjà ses billets pour la prochaine représentation.

Un sourire en coin, je lui demande : Est-ce que tu as d’autres maris en vue? La question provoque son rire. Avant qu’elle réponde, j’ajoute : T’as déjà donné.

«T’as vu. J’avais deux lits simples. J’en ai donné un. C’est fini.»

Épilogue

L’histoire d’Eugène pourra continuer sur mon blogue 23 Squadron et aussi sur Souvenirs de guerre, ça grâce de Robert Harris, le fils de son navigateur R. C. Harris.

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Ensemble. nous allons honorer la mémoire d’Eugène Gagnon, notre héros méconnu de Bromptonville, et de son navigateur R. C. Harris avec qui a volé lors de ses 33 missions de nuit sur Mosquito.

Un petit tour de Mosquito?

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Imaginez maintenant nos deux aviateurs en pleine nuit, au-dessus de l’Allemagne, à 600 km/h.