21 octobre 1947, 9 h 50

Jacques Gagnon avait écrit ce texte  en 1997 pour commémorer la mort de son oncle Eugène Gagnon.

Son père, le frère d’Eugène, l’avait amené sur les lieux de l’écrasement en 1947.

Jacques avait alors 5 ans.

En 1997, Jacques n’avait pu publier son texte.

Je lui ai offert de le mettre sur mon blogue.

Le voici.

Il y a 50 ans, un glorieux pilote se tuait au cours d’un vol de routine.

Ses trois passagers ont survécu au crash d’un petit avion.

JACQUES GAGNON

Les gars, faites une prière, nous allons nous écraser.

Le pilote, Eugène Gagnon, sait que le moteur du Seabee, un avion amphibie, est sur le point de lâcher. Quelques instants auparavant, il a recommandé à ses trois passagers, des Américains, de resserrer leurs ceintures de sécurité.

Au moment même où il invite Maurice Frank, 30 ans, Edwin Thresher, 25 ans, et Maurice Bérubé, 20 ans, à prier, une forte vibration secoue l’appareil et le moteur étouffe.

L’hélice vient de lâcher.

Nous sommes en 1947, le 21 octobre, un mardi.

L’avion de la compagnie Sherbrooke Airways a quitté l’aéroport de Saint-Côme, dans la Beauce, à 9 h 50 du matin, à destination de l’aéroport de Saint-François-Xavier-de-Brompton, près de Windsor, dans les Cantons de l’Est. Il ne leur reste qu’une quinzaine de milles à parcourir avant d’atterrir.

Henri Larochelle, un opérateur de machinerie lourde, se trouvait à environ un quart de mille de l’avion en vol, dans les bois de la Canada Paper. Le Seabee est un avion bruyant et M. Larochelle, aujourd’hui âgé de 81 ans, se souvient de l’avoir entendu venir.

J’entendais un hummm (il imite le bruit d’un moteur) et il a baissé de son. Je ne savais pas pourquoi, rappelle-t-il.

Gérard Bergeron, un laitier alors âgé de 30 ans, effectuait la tournée de ses clients sur la 6e Avenue, à Windsor. Il a également entendu l’avion au loin Le bruit venait dans notre direction et tout d’un coup, plus rien.

Dans l’avion, le pilote de 26 ans garde son sang-froid même si le Seabee n’est pas reconnu pour ses qualités de planeur. Il cherche à tirer profit du fait qu’il survole la rivière Watopeka, qui a plutôt l’apparence d’un ruisseau à ce moment-là.

Maurice Frank estime qu’il s’est écoulé environ une minute et demie entre l’arrêt du moteur et l’écrasement.

Il est le dernier à parler.

I hope, boys, we’ll have a nice place together in Heaven! dit-il. (J’espère, les gars, que nous aurons une belle place ensemble au ciel.)

Le chuintement de l’air sur les tôles du bateau volant diminue à mesure que le pilote réduit sa vitesse à l’approche de la cime des arbres, comme il l’aurait fait pour un atterrissage normal. Les ailes, d’une envergure de 11,47 mètres (38 pieds), cessent soudainement de le supporter et c’est le décrochage.

Le Seabee pique du nez et fauche les aulnes à un angle d’environ 45 degrés. Il s’écrase tout près de la rivière dans un bruit infernal, répandant des morceaux sur une grande distance. La rivière n’est pas très large et peu profonde à cet endroit.

Frank et Thresher sont projetés de l’autre côté de la rivière, le premier à une vingtaine de pieds de l’avion, l’autre à une trentaine de pieds. Bérubé git dans la rivière, à une dizaine de pieds seulement de l’appareil. Gagnon est coincé à son poste de pilotage, du côté gauche, qui est partiellement enfoui dans le sol.         

Le choc a porté de ce côté et l’aile droite est presque à la verticale. L’avion est un amas de pièces tordues et de tôles déchirées.

Maurice Frank retrouve lentement sa connaissance et est encore étourdi lorsqu’il entend une voix appeler au secours. Il répond et tente de se lever. Hélas! il ne peut marcher et ses jambes lui font très mal. Frank regarde sa montre. Elle s’est arrêtée à 11 h 12.

Bérubé retrouve lui aussi sa connaissance, Il se lève et peut marcher. Il se porte immédiatement au secours du pilote. De peine et de misère, il le sort de l’avion. Gagnon semble souffrir énormément, mais il ne plaint pas.

Tous sont vivants et conscients. Incroyable. II leur faut maintenant trouver du secours. Seul Bérubé peut marcher. C’est donc sur lui que reposent tous les espoirs. Avant de partir, il fait d’énormes efforts pour placer Gagnon dans une position horizontale, le plus confortablement possible. Il lui appuie la tête au pied d’un arbre, C’est lui qui semble le plus gravement blessé. Il va ensuite chercher de l’eau et fait boire ses trois compagnons.

Tous sont conscients de la gravité de la situation. Bérubé n’étant pas un habitué de la forêt, Gagnon lui recommande de marcher face au soleil.

Après le départ de Bérubé, Thresher tente d’allumer un feu, mais ses allumettes sont mouillées. C’est la désolation, car aucun des trois blessés ne peut marcher. Le plus qu’ils peuvent faire, c’est de se parler, de s’encourager mutuellement. Il est visible que Gagnon souffre énormément, mais à aucun moment on ne l’entend se plaindre. Au contraire, il se fait rassurant et dit à ses compagnons d’espérer, répétant que les secours vont bientôt arriver.

Le temps passe et le soleil commence à baisser.

Le courage des blessés s’en ressent.

Pendant ce temps, la nouvelle de l’écrasement a commencé à se répandre à Windsor, bien qu’on ne sache pas où exactement. Un avion a même décollé de Saint-François pour effectuer des recherches aériennes.

Dès qu’il en entend parler, Gérard -N. Cayer, 39 ans, gérant de la Fonderie Bourget, demande au chauffeur de taxi Gérard Saint-Pierre, 28 ans, de le conduire à un camp de bûcheron de la Canada Paper dans les environs duquel on a entendu le bruit d’un moteur d’avion. Cayer est un diplômé de la brigade de l’ambulance Saint-Jean.

Il est 13 h 15 lorsque Bérubé trouve ce camp de bûcheron sur son chemin. Il est exténué et d’une extrême nervosité lorsqu’il rencontre Cayer. Notre avion s’est écrasé près d’un ruisseau, Je ne sais pas où c’est. J’ai marché avec le soleil en face de moi, déclare-t-il. Impossible d’en savoir davantage.

Cayer et Saint-Pierre partent aussitôt à la recherche de l’avion, en compagnie de Georges Poudrier, de Saint-Claude, un village voisin, et de Gash Murray, un commis de Canada Paper. Cayer, qui est familier avec la forêt, dirige le groupe, Les secouristes lancent régulièrement des cris dans l’espoir d’obtenir une réponse. Lorsque les blessés entendent un premier cri, c’est l’euphorie.    

Ils crient le plus fort qu’ils le peuvent.

Quelques minutes plus tard, ils voient apparaître quatre hommes à bout de souffle.

Ils sont sauvés.

Il est 15 h 18.

Cinq minutes auparavant, les blessés commençaient à croire qu’on ne les retrouverait pas avant la nuit.

Les problèmes ne sont pas terminés pour autant, car l’avion se trouve approximativement à deux milles du camp de bûcheron dans une forêt dense, sans aucune route, même pas un sentier. Cayer met ses connaissances de secouristes à l’épreuve et tente tout ce qu’il peut pour soulager les blessés. Il enlève même sa chemise et sa veste pour couvrir Gagnon qui souffre en plus du froid.

Les secouristes abreuvent les blessés et allument un feu auprès de chacun d’eux. On utilise les coussins de l’avion pour les rendre plus confortables. Cayer donne une cigarette aux deux Américains. Gagnon décline l’offre de fumer.

Saint-Pierre s’occupe du pilote, qui lui demande de rester près de lui. A plusieurs reprises Gagnon répète qu’il se sent de plus en plus mal, qu’il a froid et qu’il a hâte que le médecin arrive. Il dit avoir une douleur dans le dos et demande à plusieurs reprises de lui frotter les jambes.

Il est 17 h lorsque le docteur Jean-Paul Fortin, de Windsor, arrive sur les lieux avec la deuxième équipe de sauveteurs. Il panse les blessés et leur donne une injection. Une troisième équipe se pointe une demi-heure plus tard et commencent les préparatifs pour transporter les blessés au camp de bûcheron, où attendent les ambulances.

Marcel Gagnon, un journaliste de La Tribune, et Ivan Boisvert, un photographe, arrivent sur la scène de l’accident et s’entretiennent longuement avec les survivants.

Lorsqu’il entend passer les ambulances, Gérard Bergeron, le laitier dont il est question au début du texte les prend en chasse et se retrouve au camp de bûcheron. C’est là qu’il apprend l’écrasement de l’avion, Il n’hésite pas à se joindre aux secouristes. Un choc l’attend.

Quand j’arrive sur les lieux, je vois Ti-Bé appuyé un arbre, se souvient-il. C’est le surnom de Gagnon dans son village de Bromptonville, en banlieue de Sherbrooke.

Bergeron se souvient de sa conversation avec le pilote comme si c’était hier. Il le connaissait, car c’était un grand ami de son frère Robert, qui est décédé.

Qu’est-ce que tu fais ici? demande Bergeron,

On vient de tomber, répond Gagnon.

C’est toi qui pilotait ça?

Oui.

Qu’est-ce qui est arrivé?

J’le sais pas.

Ce sera pas long, Ti-Bé, on va te descendre.

Lorsque Bergeron s’informe de ses blessures, Gagnon répond:

Ça fait mal mais on va être bon.

Les blessés sont déposés sur des brancards et il est 18 h 15 lorsque le cortège commence, dans l’obscurité, son pénible périple vers le camp de bûcheron. Une trentaine d’hommes, participent à l’opération. Alphonse Gosselin, contremaître des opérations forestières, bat la marche, une hache à la main. Gérard Bergeron lui prête main forte.

Le groupe s’arrête à tous les cinq minutes pour changer les brancardiers et permettre aux blessés de se reposer. Leur état est grave et, malgré toutes les précautions, on ne peut s’empêcher de les bouger. Circuler en forêt à la lueur des projecteurs n’est pas la situation idéale.

A 20 h 27, les secouristes s’arrêtent une dernière fois. Ils sont presque rendus au camp de bûcheron. Bergeron se trouve près du pilote lorsqu’il l’entend murmurer:

Salut Gérard… là, je m’en vais…

Quelques secondes plus tard, Cayer entend Gagnon rendre un long soupir.

C’est la fin.

Le docteur Fortin s’approche et ne peut que constater le décès. Il relève la couverture sur le visage du valeureux pilote.

Trois minutes plus tard, le cortège arrive au camp où  l’accueille une foule d’une cinquantaine de personnes. Les deux survivants sont placés dans des ambulances qui filent vers l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul, à Sherbrooke, où est déjà rendu Bérubé.

Maurice Frank, de Cumberland, Maine, souffre de nombreuses fractures aux côtes, au poignet gauche, à la hanche gauche, à la cuisse et à la cheville gauche. Edwin Thresher, de Freeport, Maine, a eu le hanche gauche et la jambe droite fracturée. Quant à Maurice Bérubé, de Brunswick, Maine, il n’a subi aucune fracture.

Ainsi se termine l’histoire d’un héros méconnu de Bromptonville, une petite ville de l’Estrie.

Cette histoire est aussi celle de Marcel Bergeron.

Eugène était son héros de jeunesse.

Marcel a maintenant 84 ans.

Il tenait à préserver la mémoire de son ami.  

Nos chemins se sont croisés en 2010.